Partir

Me sentir happé, projeté là où je ne suis pas encore. Être ni tout à fait ici, ni tout à fait là-bas, et dans mes rêves étoilés comme dans mes rêveries diurnes, recevoir des images de ces lieux que je m’apprête à retrouver.

J’aime cet état, ce mouvement, comme un appel puissant qui me fait presque oublier la claque que je vais me prendre en chemin. Une dernière ronde avec les parents, les amis pour retisser la toile affective, préparer mon instrument, remplir mon iPod, soumettre mes vêtements, livres et accessoires à une sélection sans merci, organiser la maison, réconforter le chat, m’assurer que j’ai passeport, téléphone et cartes dans mon petit sac, sauter dans un taxi, attendre en ligne, répondre à des questions, me déshabiller un peu, me rhabiller rapidement, attendre en ligne encore, vérifier le sac à nouveau, m’installer et puis m’envoler.

Au-dessus de l’océan, je pense à ce qui m’attend pour les prochains mois ; à mes gurus, à la musique, à l’écriture, au soleil et aux voyages. Je discute avec Julie de nos projets, lis quelques pages de ce bouquin, regarde un film et essaie d’écouter les conseils du pilote: « sit back, relax and enjoy the flight. »

On atterrit pour une escale de 6 heures au pays d’Emmanuel Kant. Tout est réglé au quart de tour et fonctionne sans entrave, mais il semble qu’on ait extirpé toute trace d’humanité des employés sur place. On passe le temps comme on peut dans ce lieu austère et on quitte pour un autre vol de 7 heures, celui-ci partiellement agrémentées des confidences de Nick Cave.

La machine à voyager dans le temps finit par se poser à destination. J’ai une surprise. Exit les couloirs humides, mal éclairés et défraîchis auxquels je suis habitué, l’aéroport de Mumbai a fait peau neuve. Marcher sur le beau tapis en paisley de ce grand corridor vitré me donne l’impression d’un immense hôtel de luxe; les murs arborent des œuvres d’artistes contemporains représentant les différentes cultures du pays, c’est magnifique. Je revois les murs tapissés de panneaux publicitaires de l’aéroport de Montréal et j’ai honte. Un douanier tranquille pose nonchalamment des étampes dans mon passeport que je replace avec précaution dans mon petit sac sous l’œil attentionné de Julie.

Il y a un peu plus de dix ans, on s’apprêtent à quitter la maison vers l’aéroport pour un voyage d’un an, en Inde.
– Tu as ton billet et ton passeport ?
– Heu non, c’est toi qui les as ?
Son visage se décompose et le mien s’humecte. Fouille tous les sac jusqu’à ce que je me souvienne que tout ça est rangé avec une tonne de paperasse dans une des boîtes entreposées chez mes parents. Je n’ai pas vraiment le temps de me juger, j’opère. Grâce à l’aide de mon frère et celle de Ganesh, je récupère mon passeport et mon billet à l’aéroport une heure avant le départ. Depuis, chaque fois que l’on part pour l’étranger, Julie ne se gêne pas pour vérifier à toutes les stations si j’ai bien mon passeport en main.

Mon passeport en main, on se rend au manège à valises. Je m’inquiète un peu pour mon instrument. Il arrive enfin et on se dirige apathique vers le comptoir pour réserver un taxi prépayé: numéro AT429. Je rassemble le peu d’énergie qu’il me reste pour expliquer au chauffeur que ce qu’il est en train de mettre sur le toit de sa voiture, c’est un instrument de musique ! Aram se ji, doucement. Il me fait signe que tout est sous contrôle. Je me soumets à le croire puisque je n’est pas encore la drive qu’il faut pour m’imposer et puis, de toute façon, c’est vrai qu’il a l’air de savoir ce qu’il fait. Les valises sur le toit, on quitte l’aéroport pour s’enfoncer dans la nuit indienne. Il est 3h00 du matin, les rues sont vides selon les standards de cette ville. Notre chauffeur est presque prudent, joue un peu de klaxon pour la forme et on arrive à l’hôtel en douceur. On descend les valises, je paye l’ami et Julie réveille le gardien de l’hôtel.
– Tu as toutes tes affaires ?
– …
– Jonathan ???
– Mon petit sac !!!
Passeport, iphone, ipod, cartes d’embarquement : dans mon petit sac. Petit sac : dans le taxi. Le taxi : parti dans la nuit de Mumbai. J’ai comme un petit regain d’énergie tout d’un coup. Dans un hindi approximatif, j’explique la situation à un chauffeur de taxi à moitié endormi dans sa voiture. Il me fait signe de m’asseoir et on fonce ! Au bout d’une dizaine de minutes, je réalise que ça ne sert absolument à rien. Impossible de retrouver notre homme, il peut être n’importe où! On retourne à l’hôtel, j’explique le truc au gérant pas trop fier de moi et lui donne le reçu avec le numéro du taxi AT 429. – Toujours prendre un taxi prépayé de l’aéroport en Inde. On ne sait jamais. – Le gérant réussit à parler à l’appariteur en charge, mais impossible de communiquer avec le chauffeur; il n’a pas de cellulaire.

Mon moral commence à me quitter sans trop faire de bruit. Je ne lui en veux pas, je ferais pareil à sa place. Avec l’aide du gérant on décide d’un plan : on s’en va à l’aéroport en taxi tenter d’expliquer mon problème en personne à l’appariteur, pendant ce temps le gérant de l’hôtel continu les démarches au téléphone et, en cas de développements, contacte notre chauffeur de taxi qui lui a un cellulaire.

En route, je commence à réaliser les conséquences de mon problème. Le téléphone et l’ipod sont des outils de travail, les cartes d’embarquement sont des gages pour le remboursement de mes frais de transport et mon passeport… He bien, je me souviens de l’histoire d’un américain qui avait perdu son passeport en Inde et qui avait été contraint de retourner chez lui, aux USA, illico.

Le chauffeur fait son travail, Julie se met à prier Ganesh et moi je pense à mon moral qui est rendu à Shemogue. Tout à coup, une musique stridente surgit de la poche de chemise de notre chauffeur. Son téléphone ! Une douche d’espoir me sort de mon marasme. Il est 4:00 heures AM; qui d’autre que le gérant de l’hôtel peut téléphoner à cette heure? J’écoute les han, hanji du chauffeur et j’espère. Il raccroche, se tourne vers moi, il ouvre la bouche et je vois mon moral qui vient me rejoindre avec ses valises. Le chauffeur du taxi AT 429 nous attend à l’aéroport avec mon petit sac.

Arrivé à l’aéroport, notre chauffeur négocie avec le chef de bande du stationnement pour pouvoir se garer. Il y a un système qui sépare les taxis prépayés et les autres. Notre chauffeur fait partie des autres. Nous discutons tous les 4 et soudain la magie indienne opère : en une fraction de seconde 25 hommes apparaissent comme par enchantement autour de nous. Aucun ne connaît l’histoire, mais chacun à son mot à dire. Au bout de 10 minutes, le rituel prend fin, les hommes disparaissent, on se gare et le chef nous conduit vers l’appariteur. On marche quelques minutes et je l’aperçois, mon héros, il est là, tranquille, sur de lui, mon petit sac dans la main et un sourire sur les lèvres. Il fait mine d’être content du cadeau que je lui offre, mais je sais qu’il s’en fout éperdument. La satisfaction du devoir accompli lui suffit largement. Du moins, j’aime le croire. On se quitte sans flaflas pour poursuivre nos histoires respectives.

De retour à l’hôtel, je m’enregistre enfin. Ma montre m’indique 5:00 AM et mon corps m’indique le lit sur lequel je m’effondre. 24 heures après avoir quitté la maison ca y est, je suis finalement arrivé en Inde.

taxiAt429

Mumbai, 5 janvier 2015

Shri Ganesha Nritya shale

Spectacle de Bharatanatyam pour célébrer le 25ième anniversaire de l’école de danse Shri Ganesha Nritya shale tenu par Vidwan Smt Rohini R. Imarati.

Samedi 10 janvier et dimanche 11 janvier
18h00 à 20h00
Srujana Dr Annajirao Sirur Rangamandira
Dharwad, Karnataka, Inde

Pu La Desphande mini theatre

Le CERIAS, en collaboration avec le Ministère des relations internationalles du Québec et l’UQAM présente une soirée de danse et de musique classique

Jonathan Voyer, santoor
Julie Beaulieu, bharatanatyam
Prasad Padhye, tabla

25 février à 19h00
PuLa Deshpande Mini Theatre,
3rd Floor, Ravindra Natya Mandir Complex,
Prabhadevi, Mumbai